Les Grands Projets
Mr. Aziz Hasbi
Professeur de l’Enseignement supérieur, chercheur en relations internationales


Une démarche pragmatique au service de l’intérêt national

La démarche géostratégique du Maroc se place au cœur du lien que le monde globalisé a tissé entre sécurité, paix et développement. Le contexte mondial a, par ailleurs, fait disparaître les frontières sémantiques entre stratégie, géopolitique et géostratégie, les plaçant dans un continuum qui les intègre dans une dynamique peu soucieuse des ratiocinations doctrinales. Dans cet ordre d’idée, un regard géostratégique intègre les diverses facettes des politiques nationale et inter nationale que mène un pays. Au niveau international, ce regard n’est donc pas que géopolitique, parce que la vie internationale est loin d’avoir conjuré le conflit.

Conscient des enjeux dans le cadre desquels le place sa position géographique de pays au carrefour de deux grandes mers, dont le parachèvement de l’intégrité territoriale est mis à mal par un voisinage difficile, le Royaume a développé une vision à détentes multiples de sa position dans le monde. Sa conception des rapports internationaux est marquée par son expérience de lutte contre la domination étrangère et sa tradition de défense sourcilleuse de ses intérêts nationaux dans une région traversée par les stratégies d’acteurs internationaux concurrents qui n’ont cessé de convoiter son espace géographique.

Bien que bénéficiant d’une position d’allié stratégique des principales puissances et institutions du monde occidental, et n’entretenant pas de rapports conflictuels avec les autres grands Etats du monde, le Maroc est partisan du self help cher aux réalistes. Instruit par une implication douloureuse et répétitive dans l’histoire tumultueuse de la Méditerranée occidentale, et voisin proche d’un Sahel où les frontières sont théoriques et où les phénomènes transnationaux menacent toute la région, il occupe une position militaire non négligeable en comparaison avec les pays de même niveau. N’étant cependant pas doté d’une puissance matérielle significative sur l’échelle du rapport des forces mondiales, ni de richesses en vogue sur le marché économique international, le Royaume cherche à exploiter une position géographique favorable, un capital historique et civilisationnel prestigieux et des valeurs symboliques fortes. L’image promue présente le pays dans sa dimension conviviale et rassurante.

Le Royaume a donc tôt montré qu’il ne privilégiait pas le hard power et que son effort militaire est plutôt défensif qu’offensif. De ce fait, sa stratégie de soft power s’est renforcée à vue d’œil. Celle-ci s’est articulée sur le développement d’une puissance d’attraction et le déploiement d’une diplomatie d’influence douce. Une large ouverture diplomatique et économique, pragmatique et soucieuse de l’intérêt national, a constitué le noyau dur de cette stratégie. Le pays déploie de ce fait beaucoup d’efforts pour faire bonne figure au plan international à travers la propagation d’un label. Celui-ci est au cœur de l’articulation entre politique interne et politique extérieure : il reflète la somme des atouts et des singularités positives accumulés au niveau national et sert d’outil à la recherche d’accroissement de l’influence à l’extérieur. Il est intimement lié à la défense de l’intérêt national, tant politique qu’économique. Son contenu, souvent décliné dans le discours royal, notamment le message du 30 août 2013, se présente d’ailleurs comme une feuille de route des actions à entreprendre au niveau international pour optimiser l’influence politique et diplomatique du pays et la traduire en gains économiques et sociaux (intensification des échanges, attraction des investissements étrangers, etc.).

La fixation d’un contenu à l’image que le Royaume pense être la sienne et qu’il cherche à promouvoir à l’extérieur est ainsi intimement liée à sa stratégie de positionnement sur la scène internationale.

Ceux qui avaient développé une critique quant à l’absence du Maroc de la scène internationale, en comparaison avec le règne de feu Hassan II, se sont quelque peu fourvoyés. Du point de vue diplomatique, nous avons assisté plutôt à un changement de stratégie, à un repositionnement d’un nouveau genre, plus adapté aux atouts et aux contraintes du Maroc dans un monde plus complexe où la compétition n’est pas corrigée par des relations politiques à l’instar de celles de la période de la guerre froide. Désormais, il n’existe presque plus de discriminant idéologique permettant de soutenir un pays juste parce qu’il est intégré, lié à un bloc. Le monde vit ses contradictions au jour le jour et les intérêts nationaux sont décomplexés. D’où la nécessité d’une démarche géostratégique suffisamment stable et équilibrée pour refléter l’image d’un pays régulier et à la politique prévisible ; mais aussi suffisamment souple pour s’adapter aux données d’un monde plus fragile et en mutation permanente.

La stabilité des institutions nationales et la transition pacifique vers plus de démocratie et un Etat de droit, l’ouverture économique et l’adhésion au multilatéralisme, l’élaboration de stratégies sectorielles adossées à un positionnement logistique remarquable, la promotion de cercles privilégiés d’amis et de partenaires stratégiques parmi les puissances qui comptent, la recherche raisonnable de satisfaire l’intérêt national dans le cadre de rapports équilibrés et solidaires, ont progressivement crédibilisé la quête par le Maroc d’une puissance attractive et d’une influence douce. La diplomatie des déplacements physiques du Souverain et la pratique sur le terrain d’une diplomatie publique font la différence par rapport aux pays de la région. L’influence du Maroc au sein du concert des nations est ainsi objectivement bien en marche.

Ces choix géostratégiques devraient encore davantage s’inscrire dans le renforcement des liens de partenariats avec les associés traditionnels (France, Espagne). Cette consolidation devrait s’appuyer sur des rapports plus équilibrés et plus soucieux d’alliance pour la conquête triangulaire de parts de marchés à l’échelle internationale. Le cercle de l’amitié devrait être plus institutionnel que personnel, notamment avec les pays qui n’ont pas encore entamé le processus de comblement des déficits de gouvernance. La leçon donnée par la crise économique internationale devrait inciter à une plus grande diversification des débouchés internationaux, par le biais d’une politique pragmatique fondée sur une vision réaliste.

Il est bien entendu évident de garder à l’esprit la relation intime entre l’attractivité d’un pays à l’international et sa capacité de bien répondre aux attentes et aux défis à l’interne. La politique internationale d’un Etat demeure le reflet de sa politique domestique.