Les Grands Projets
Mr. Saad BELGHAZI
Consultant international et professeur à l’Institut National de Statistique et d’économie appliquée de Rabat


Réussir le pari de l’ouverture après le défi des infrastructures

Le Maroc, depuis le lancement de la politique d’ajustement structurel, au début des années 1980, cherche les moyens de prendre le contrôle de son ouverture économique et commerciale. Mettant terme à la politique de marocanisation des entreprises, il a ouvert au secteur privé des créneaux d’investissement dans les infrastructures de réseaux, réservés autrefois au secteur public. Il a initié le projet de céder la partie vive du portefeuille industriel, commercial et financier constitué durant les trois décennies précédentes. Le pari était de laisser le secteur privé national et étranger prendre le relais de la croissance, générer des emplois et diffuser du pouvoir d’achat.

Dans cette optique, il a engagé un ensemble de réformes susceptibles de révéler ses avantages compétitifs, de consolider ses assises commerciales anciennes et de favoriser l’émergence de nouveaux métiers mondiaux porteurs de la croissance future de son économie. Les coûts de restructuration induits par la modernisation des secteurs productifs et l’ouverture commerciale de l’économie, ainsi que le besoin de satisfaire les aspirations des citoyens à disposer d’emplois décents et améliorer leur bien-être, ont nécessité un important effort d’édification d’infrastructures et de mise à niveau de l’offre de services publics, en particulier dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’habitat et de l’urbanisme, de l’eau potable, de l’électrification et des télécommunications. Les réformes ont visé, également, l’amélioration de l’environnement des affaires et la stimulation de la productivité des entreprises de toutes tailles.

Pour mener à bien ces tâches, le gouvernement du Maroc s’est attaché à assainir le cadre macroéconomique, à équilibrer les finances publiques de façon à dégager une capacité d’investissement suffisante, sans alourdir la pression fiscale exercée sur le secteur privé. La capacité d’investissement s’est considérablement améliorée durant la décennie 2000, parallèlement à une évolution maîtrisée de la dette extérieure. De nombreuses mesures visant à améliorer l’environnement des affaires ont été appliquées dans les domaines bancaire et financier, de la réglementation des affaires, de la législation du travail, de la politique de la concurrence, de la mise à niveau de l’appareil judiciaire, des marchés publics, du contrôle et de la lutte contre la corruption. Des politiques et des programmes sectoriels ont été définis et sont mis en œuvre dans les secteurs des infrastructures (énergie, routes, transport et télécommunications), du tourisme, des industries manufacturières des télé-services, du tourisme, de la pêche et de l’agriculture. Des programmes d’amélioration du cadre de vie des citoyens, à travers des projets de lutte contre la pauvreté, d’habitat social et de généralisation de la couverture du risque santé sont engagés. Au niveau des collectivités territoriales, des programmes pour le développement de la distribution d’eau potable et des réseaux d’assainissement des eaux usées, ainsi que pour la collecte, le traitement et le recyclage des déchets solides, sont mis en place.

Durant la dernière décennie, la migration et le découragement des travailleurs qui abandonnent le statut de chercheurs d’emploi pour celui d’inactifs (ce qui se traduit par le recul du taux d’activité global et en particulier du taux d’activité féminin), ainsi que l’accroissement de la durée moyenne des études, ont atténué les tensions sur le marché du travail: le taux de chômage a baissé. Une très grande partie de la population active est occupée dans l’économie informelle, travaillant dans des conditions de basse productivité. Cette fraction de l’appareil productif est, le plus souvent, incapable de contribuer de façon directe aux ressources fiscales nationales et locales et d’assurer à ses travailleurs le financement de leur protection sociale.

Bien que plusieurs créneaux de l’économie informelle aient démontré une indéniable vivacité, la plupart des très petites entreprises continuent de souffrir de sous-emploi, alors que le secteur des exploitations agricoles familiales est loin d’assurer à ses travailleurs, pour la majorité de jeunes aides familiaux, emplois décents et projets d’avenir.

Le solde de la balance commerciale s’est continûment dégradé rapidement durant les dernières années de décennie précédente. Comment interpréter l’aggravation du déficit commercial, le resserrement de la contrainte extérieure et de la contrainte sur les finances publiques? Les opportunités existantes à la fin des années 1990 pour adapter le cours du Dirham n’ont pas été saisies. La baisse des tarifs douaniers tirée par la mise en œuvre des accords de libre-échange, principalement avec l’Union Européenne et les Etats-Unis d’Amérique, n’a pas été compensée ni par une dépréciation du Dirham, ni par des gains de productivité suffisants. Néanmoins, l’ouverture commerciale du pays a forcé les entreprises du secteur industriel à se restructurer, quitte pour beaucoup d’entre à réduire leur envergure ou même à fermer. Les pressions sur le coût salarial exprimant des exigences sociales, autant que la montée des standards de vie associée aux mouvements migratoires, concentrés sur l’Europe, et au tourisme se sont traduites par un renforcement de l’allocation des capitaux sur les secteurs protégés: bâtiments, infrastructures et services.

Parallèlement, l’Etat marocain a continué à subventionner les prix des hydrocarbures (diesel et butane principalement), et marginalement la farine de blé tendre et le sucre. Ce faisant, il a limité sa marge de manœuvre financière, sans pour autant réduire significativement le coût salarial, ni booster la compétitivité des entreprises, le plus gros des subventions étant capté par les catégories supérieures et intermédiaires de consommateurs. Au-delà des transferts directs en faveur des ménages les plus démunis, des mesures plus vigoureuses sur le plan du coût du logement social et en faveur du transport collectif lui permettraient de se passer de ce très onéreux outil de stabilisation sociale que sont les subventions aux hydrocarbures. Un tel geste contribuerait à réduire la facture du déficit commercial.

L’attentisme face à un déficit commercial persistant constitue une réelle menace pour l’équilibre macroéconomique du pays, la capacité de manœuvre financière de l’Etat, la capacité d’emploi des jeunes et la paix sociale au Maroc.

Malgré d’indéniables succès de la politique d’attraction des investissements directs étrangers, dans les secteurs automobile et aéronautique, le défi d’attirer les investisseurs vers le secteur manufacturier reste entier. L’Etat devra trouver le moyen d’ajuster les prix relatifs du secteur exposé, regroupant les activités exportatrices et celles concurrencées par les importations, par rapport à ceux du secteur abrité, comprenant des activités telles que les services financiers, l’immobilier et le commerce intérieur.

Cette correction salutaire, gage du succès des principales stratégies sectorielles, peut être obtenue par le biais de mesures de fiscalité intérieure, notamment des réductions de l’impôt sur les salaires, des facilités fiscales et l’aménagement des cotisations sociales, en faveur du secteur exportateur industriel.

Ces mesures, ainsi qu’une gestion monétaire souple et assidue de la valeur externe Dirham en réponse aux fluctuations des devises fortes que sont le Dollar des Etats-Unis et l’Euro, permettraient d’éviter l’aggravation de l’endettement et une possible dévaluation forte et forcée, dont les effets sur les prix et l’équilibre des revenus seraient difficiles à maîtriser.