Les Grands Projets
Mme. Aicha Belarbi
Professeur de sociologie à l’Université Mohammed V de Rabat


Les mutations de la société marocaine

Le Maroc bouge, se transforme, une dynamique nouvelle est instaurée pour préserver la dignité et assurer un meilleur bien être du citoyen. Des réformes se sont imposées, des chantiers de rénovation se sont multipliés et la société civile est devenue un partenaire incontournable. Les champs politique, juridique, économique, social et culturel se sont reconstruits et le champ religieux a été restructuré pour mettre en valeur un islam ouvert, pacifique et tolérant, qui rejette tout fondamentalisme et écarte toute éventualité d’instrumentalisation de la religion.

Les années 1980 ont été marquées par la mise en œuvre du Programme d’Ajustement Structurel, dont les impacts étaient néfastes sur le plan social pour les classes moyennes et défavorisées. Les années 1990 et surtout 2000 ont connu des réformes multiples et variées, visant à promouvoir la libéralisation de l’économie marocaine, tout en accordant un intérêt particulier aux questions sociales et aux droits humains. Des transformations qui ont engendré de attitudes et comportements nouveaux, aiguisés les aspirations et renforcé les revendications. Les réformes liées à la démocratisation de la vie politique, la gouvernance, la protection des droits de l‘homme, l’égalité homme- femme ont généré la naissance d’un nouveau Maroc, démocratique et moderne, dont la constitution de 2011 s’avère l’expression la plus directe et la plus significative. L’extension des infrastructures de base, la croissance économique, le développement humain, la facilitation des transports et de la communication ont permis le désenclavement des régions les plus reculés et donné un nouvel élan à la politique de proximité..

La lutte contre la pauvreté, considérée comme un “problème public” à partir de 1995 a contribué à faire émerger de nouveaux programmes, tels que le Programme de Priorités Sociales «BAJ», (1996) et surtout à travers l’INDH (2005), avec la création de projets structurants et le recours à une approche intégrée, impliquant des partenaires étatiques, associatifs et locaux. Les transferts de plus en plus élevés des migrants qui représentaient une composante essentielle de la solidarité familiale, sont devenues une importante source de financement de l’économie nationale et un moyen essentiel de développement.

Structurellement, le Maroc est entré dans une nouvelle ère. Peu urbanisé au début du XXème siècle (8%,) et lors de son indépendance (20%), il est devenu en 2014 majoritairement urbain (59.6%). L’essor des villes, le développement des mégalopoles, la promotion des petits centres au statut urbain ont aboli le caractère de ruralité qu’on lui attribuait. L’existence de traditions urbaines multiples, l’émergence de nouvelles formes d’urbanisation dans les périphéries des grandes villes, rendent compte de la complexité du processus d’urbanisation, et les efforts engagés pour l’harmoniser et l’améliorer.

La structure démographique de la population a été l’objet de profondes mutations; la transition, amorcée depuis les années 1960, s’est consolidée au cours de ces dernières décennies. La baisse de la fécondité et de la mortalité, l’augmentation de l’espérance de vie, la politique de planification familiale, e programme intense de vaccination ont contribué à l’amélioration de l’état de santé de la population et l’élimination de nombreuses maladies. La pyramide des âges se trouve nettement modifiée ; une décroissance de la tranche 6/11ans, ce qui a favorisé la généralisation de la scolarisation dans le cycle primaire, face à l’arrivée forte de la cohorte 15 /59 ans, qui exerce une pression intense sur le marché de l’emploi. Le vieillissement de la population s’accroit, entrainant une augmentation des charges sociales des personnes actives, et une demande plus grande pour la protection médicale et sociale.

Les changements des comportements procréateurs, la hausse de l’âge au premier mariage, le salariat féminin, sont au centre des mutations familiales, au niveau structurel et culturel. D’une part, la nucléarisation de la famille s’accentue avec l’émergence de nouvelles configurations des familles (nucléaires complètes et incomplètes, recomposées, monoparentales). D’autre part, le modèle patriarcal et autoritaire de la famille s’amenuise, le statut de la femme se confirme, de nouvelles représentations de l’enfance apparaissent, soutenus par le rôle régulateur du nouveau code de la famille de 2004, qui vise à harmoniser les relations familiales.

Pour répondre aux défis du 3ème millénaire, liés à la mondialisation, l’accroissement de la compétitivité, l’extension de la communication et l’information, le Maroc focalise sa politique sur une éducation et une formation de qualité, de l’ensemble de la population (femmes, ruraux, groupes défavorisés), afin de promouvoir le capital scolaire, et fructifier le capital culturel national. Aussi, la généralisation de l’enseignement primaire fondamental, la lutte contre l’analphabétisme, l’amélioration de la qualité de l’enseignement, la gouvernance du système éducatif sont parmi les principaux points sur lesquels se concentre la politique éducative nationale (charte nationale de l’éducation et de la formation, plan d’urgence). La formation d’une élite qui assurera le développement économique et social du pays donne à l’enseignement supérieur un rôle primordial. Des soutiens importants sont accordés aux étudiants, tels que la généralisation des bourses et la grande décentralisation universitaire (15 universités) qui a permis un plus grand accès à l’université aux filles et aux enfants des classes défavorisées. Le développement de l’enseignement supérieur privé, plus accessible à la classe moyenne, s’est orienté vers les formations commerciales, entrepreneuriales, adoptant une pédagogie et des méthodes ajustées aux pratiques managériales internationales. La formation professionnelle a été réorganisée et les filières multipliées pour répondre aux besoins de l’économie marocaine.

En ce début du siècle, nombre de revendications en matière de droits des femmes (l’égalité hommesfemmes, la parité, la lutte contre la violence) ont été concrétisées à travers l’adoption du code de la famille (2004), le code de la nationalité, (2006), la levée des réserves de la CEDAW, (2008 et 2011). Les dispositions de la constitution relatives aux droits humains et aux droits des femmes, notamment l’article 19 qui stipule la création d’une instance pour la parité et la lutte contre la discrimination, l’adoption de quotas femmes instaurés par la loi organique sur les partis politiques, (un tiers), la loi organique relative à la chambre des représentants (liste nationale de 60 femmes) et la loi sur la régionalisation, instituant une masse critique de femmes (un tiers) dans les conseils locaux provinciaux er régionaux, constituent les grandes avancées qui tendent à assurer l’égalité homme-femmes et la parité au sein de la société.

Pourtant, ce diagnostic positif ne peut masquer les grands problèmes qui traversent la société marocaine, à savoir des taux d’analphabétisme encore élevés, surtout dans le rang des femmes rurales, une mortalité maternelle et infantile encore accrue, des écarts frappants entre les milieux rural-urbain, entre les régions économiques et les catégories sociales, et une insécurité urbaine qui caractérise certains quartiers des grandes villes. Des dysfonctionnements apparaissent à plusieurs niveaux, relatant la crise d’intégration et la vulnérabilité sociale et économique d’une frange non négligeable de la population, dues à la flexibilisation accrue des relations de travail, le non respect du code du travail, le développement du secteur informel, et la diminution du salariat féminin. La multiplicité des universités privées, les déficits relevés au sein de l’université publique expliquent le fonctionnement à deux vitesses de l’enseignement supérieur, avec des établissements prometteurs d’avenir, reproduisant les élites de demain et ceux formant du personnel subalter ne, voire des chômeurs.

Face au marché du travail, segmenté, étroit, et l’inadéquation entre les contenus académiques et les besoins du marché, les jeunes générations rencontrent divers obstacles pour accéder à un travail décent. Les taux de chômage élevés, surtout dans les rangs des diplômés, la recherche d’un emploi, le désir de promotion dans la carrière poussent nombre de jeunes hautement et moyennement qualifiés à émigrer. La migration féminine ne cesse de s’accroitre, et les migrations saisonnières restent le lot des femmes, pauvres, rurales, et mères de familles. Pendant ce temps, l’Europe ferme ses portes, opte pour une migration choisie, d’autant plus que la crise économique qui y sévit oblige certains migrants installés de longue date en Europe méditerranéenne à prendre le chemin de retour dans le pays d’origine. Les acquis législatifs, visant à la consolidation d’une société de dignité, d’égalité, de justice et de liberté sont considérables, mais force est de constater que leur mise en oeuvre est bien limitée. La nouvelle génération de réformes à caractère sociale s’avère laborieuse et douloureuse à mettre en place, étant donné la culture ancestrale qu’elles remettent en cause, et la peur d’introduire une rupture avec les modèles traditionnels. D’ailleurs, dix ans après son adoption, la polémique autour du code de la famille continue, le mariage des mineures et la grossesse des adolescentes se posent avec force. Les mécanismes d’exécution de la nouvelle constitution sont encore en gestation, trois ans après son entrée en vigueur et les conseils dont elle stipule la création (jeunesse, langue, l’instance pour la parité, etc.) n’ont pas encore vu le jour.

Le Maroc a certes franchi un grand pas vers le développement économique, et social, reste qu’il doit continuer à s’investir pour se doter d’un système d’enseignement et de formation adéquat, d’une économie prospère et dynamique, porteuse de débouchés, et constituer une classe moyenne forte capable de propulser l’économie, renforcer la cohésion et la prospérité de la société. Une volonté politique ferme, une société civile forte, la préservation et le renforcement des acquis, l’ancrage du processus de démocratisation en marche, permettront au Maroc de faire ce saut qualitatif qui l’érigerait au rang des pays émergents.